Anatomie de la tortue
Angle de vision stéréoscopique

Bonjour, j'ai remarqué ce matin qu'une de mes Ibera (10 cm) attrapait les mouches en voulant manger son endive... Bref, elle mord dans tous les sens mais pas là où est la nourriture... Elle mange très bien quand elle y arrive, mais je me demande si elle n'a pas perdu la vue à tout le moins en partie?

Mais ses yeux grands ouverts ne laissent rien voir d'anormal. Comment savoir si elle voit ou non? Que faire? Son terrarium est peut-être trop sec? Composé de terre de bruyère recouvert de copeaux de bois, cette terre est très très sèche effectivement mais ne dégage pas de poussière. Comment remédier à ce manque d'humidité apparent? L'hydrométrie n'est pas suffisante j'ai l'impression.
Merci de vos conseils.

C'est un problème lié à la fois à l'odorat et au système de vision binoculaire. Mais essentiellement à l'odorat.


Faisons un petit retour sur la vision des animaux. Dans un autre document j'ai traité de la perception des couleurs, des intensités lumineuses et des formes; dans ce document je vais donc maintenant traiter de la perception des reliefs et des distances.

Tout animal bilatérien (c'est à dire quasiment tous les animaux), quelle que soit son espèce, est doté de deux yeux (au moins). Ces deux yeux sont placés soit en position frontale soit en position plus ou moins latérale.

Chaque oeil dispose d'un champ de vision qu'on appelle monoculaire. Les dimensions et la forme de la pupille de l'oeil déterminent l'angle du champ de vision monoculaire, l'oeil et la tête étant fixes. Plus la pupille est large plus le champ de vision monoculaire est large.


Mais l'oeil est entouré de muscles dits "péri-oculaires" lui permettant jusqu'à un certain angle (variable suivant les espèces) des rotations partielles horizontales et des rotations partielles verticales du globe oculaire. Cette aptitude des yeux à pouvoir faire une rotation partielle se nomme l'oculomotricité. La tête restant fixe le champ de vision total d'un oeil couvre donc, grâce à ses muscles péri-oculaires, un angle largement supérieur au simple angle très limité du champ de vision monoculaire fourni par l'ouverture de la pupille. Le champ de vision total d'un oeil grâce à ses mouvements de rotation est appelé l'espace visuel monoculaire.

La réunion de ces deux espaces visuels monoculaires sans bouger la tête forme ce qu'on appelle le champ panoramique ou l'espace visuel total. Le champ panoramique est très étendu chez tous les herbivores. La vision du champ panoramique s'appelle la vision panoramique. La vision panoramique permet de voir très loin sur un angle très large (un angle qui atteint même les 360° chez le lapin et chez certains oiseaux) sans nécessité de bouger la tête. Très utile pour voir venir de loin un prédateur...

Le prédateur, qui pour sa part est un carnivore comme aurait dit Monsieur de La Palice, n'a pas besoin d'une vision panoramique mais il a en revanche besoin d'une vision très performante sur un angle étroit. Ses yeux ne sont donc pas placés en position latérale mais en position frontale (les félins, les rapaces...), ou en position seulement semi-latérale, intermédiaire (les tortues aquatiques, les serpents...). Les primates ont eux aussi les yeux placés en position frontale, mais pour une toute autre raison : l'alimentation essentiellement frugivore des primates arboricoles (dont font partie les primates ancêtres de l'espèce humaine) nécessite une excellente appréciation des distances proches (il s'agit de ne pas rater la branche vers laquelle on s'élance) et une excellente perception des reliefs à courte distance (pour scruter de façon précise et instantanée sans effort du cerveau chaque détail de l'environnement immédiat, alimentation comprise à portée de vue... ou de main), et cette notion est immédiatement comprise en observant simplement les lémuriens de Madagascar dans leur environnement arboricole, animaux lémuriens dont l'aspect, l'environnement arboré et le mode de vie sont les plus proches de l'ancêtre commun à tous les primates. Mais profitons-en pour ouvrir une parenthèse afin de remettre certaines idées en place : les lémuriens ne sont pas les ancêtres des primates mais une lignée (effectivement très ancienne) de primates ayant peu subi de transformations en raison d'un isolement insulaire extrêmement précoce (et qui dure encore) les ayant beaucoup mieux préservés des nombreuses transformationss subies par les autres lignées de primates sur les immenses continents. Plus une espèce est insulaire moins elle a besoin de se transformer... mais en revanche l'insularité implique une population restant en nombre limité, donc l'espèce est beaucoup plus fragile et susceptible d'une disparition pour plusieurs raisons à la fois génétiques et environnementales sans compter la presque impossibilité de spéciation allopatrique qui est le mode le plus important de renouvellement des espèces.

Revenons à notre champ de vision.

L'intersection (c'est utile, la théorie des ensembles !) des deux champs monoculaires, donc la zone qui est commune à ces deux champs de vision monoculaires, donc visible par les deux yeux simultanément, se nomme le champ bioculaire. Il est bien entendu maximal chez les prédateurs et chez les primates, mais il est minimal chez de très nombreuses espèces herbivores dont les yeux sont en position latérale. La vision obtenue dans le champ bioculaire se nomme la vision bioculaire. Chez la plupart des animaux, le cortex visuel du cerveau fusionne alors les deux images rétiniennes, ce qui permet d'apprécier la distance et la taille de l'objet vu. La vision obtenue du champ bioculaire après fusion se nomme la vision binoculaire. Un dialogue s'instaure alors entre le cortex visuel et une autre partie du cerveau qui va analyser l'image. Si le cortex visuel de l'animal est assez développé donc assez performant, il peut interpréter les infimes différences entre les deux images rétiniennes, et en déduire non plus seulement la taille et la distance mais aussi les volumes, les reliefs et les textures de l'objet vu. C'est la vision stéréoculaire. Mais toute cette analyse de l'objet vu n'est possible qu'à partir d'une certaine distance, celle où commence le champ bioculaire.
Notez que certains animaux ont les deux yeux totalement indépendants l'un de l'autre. Les caméléons par exemple. Chez le caméléon le cortex visuel ne fusionne pas les deux images, elles sont transmises de façon indépendante et autonome au cerveau. La vision du caméléon reste donc une vision bioculaire. Elle ne devient binoculaire que lorsque l'animal concentre son attention sur la proie qu'il a repéré. A ce moment seulement le cortex fusionne les deux images et la vision devient provisoirement binoculaire. Avec d'ailleurs une très grande efficacité.
Ensuite, la forme du front de l'animal et l'avancée plus ou moins importante de l'os frontal du crâne de l'animal peuvent réduire eux aussi une partie du champ de vision à courte distance. il existe donc toujours un "angle mort", exactement dans l'axe visuel, et qui s'étend jusqu'à une distance qui est en fonction de l'écartement des yeux et de leur position sur le crâne. Cette distance où s'arrête l'angle mort est nécessairement la même que celle où commence le champ bioculaire. J'ai représenté cela sur le petit dessin ci-dessous :


On voit trois cas typiques :
  1. A gauche, j'ai représenté la vision d'un grand herbivore tel que le cheval ou la vache ou le mouton.
  2. A droite j'ai représenté la vision d'un prédateur (chien, chat, rapace...) ou d'un primate.
  3. Au centre j'ai représenté les situations intermédiaires qu'on rencontre chez nombre de petits animaux, et la vision des tortues terrestres phytophages (herbivores) est de ce type. La vision des tortues aquatiques et de certains autres prédateurs reptiliens (serpents) est du même type mais avec un angle plus fermé se rapprochant quelque peu du cas de droite.
En gris j'ai représenté toutes les zones se trouvant hors du champ de vision de l'animal.

Détaillons :
On comprend alors que la tortue ne voit pas ce qui se trouve dans l'axe de sa tête à une très courte distance. Tout objet se trouvant à moins de quelques centimètres devant elle devient invisible puisqu'il est dans l'angle mort.

Si on ajoute à cela le fait que l'angle irido-cornéen des tortues est beaucoup moins ouvert que chez les mammifères, donc une chambre antérieure de l'oeil moins profonde que chez les mammifères, le résultat est que la vision de près est très peu performante chez les tortues comparée à celle des mammifères en général.


Qu'est-ce qui lui permet alors de viser son alimentation avec en général très peu d'échec ? Eh bien c'est tout simplement son odorat.

Lorsqu'une tortue vise mal l'aliment qu'elle veut manger et se met à "chasser les mouches" c'est que son odorat est défaillant... ou que l'objet n'a pas d'odeur, provisoirement ou de façon permanente.

L'odorat défaillant ou d'une manière générale la mauvaise perception d'une odeur ou de sa source peut être du à un problème de rhinite. Mais il peut aussi être du tout simplement à une température inadaptée de l'environnement. Une température trop élevée de l'environnement provoque une diffusion trop importante des odeurs et une difficulté à cerner la source exacte de celles-ci. Une température trop basse de l'environnement ou de l'objet lui-même va au contraire réduire le dégagement des molécules odorantes dans l'air. Une nourriture qui vient de sortir du réfrigérateur et qui est servie trop froide va dégager très peu d'odeur tant que sa température ne s'est pas élevée à un seuil minimal. Attention aussi à certains substrats, notamment les tourbes, qui sont tellement riches en micro-organismes que l'animal est saturé d'odeurs et perd momentanément son "acuité olfactive".

16 mars 2007
Jacques Prestreau
ATC - FFEPT
http://perso.wanadoo.fr/jacques.prestreau/tortues/
http://fr.groups.yahoo.com/group/tortues/


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